les tribus indiennes Amazonie

premier article Tribus indiennes d'Amazonie Voici deux articles ayant pour sujet les tribus indiennes d'Amazonie. Dans le deuxième article, l'auteur parle plus particulière de la tribu des Fleicheros. Les deux articles parlent tout deux des recherches et des actions d'un même homme , Sydney Possuelo. Cet homme est un " sertanistas" , c'est à dire qu'il est spécialiste des premiers contacts avec les tribus isolées. Hors on voit ici que la prise de contact avec ces tribus peut se reveler dangereuse pour ces derniers. En effet, nous leur apportons des maladies, qui pour nous peuvent être benines, mais qui sont pour eux mortelles. Indiens d'Amazonie: Les tribus primitives sous haute protection Bernadette Arnaud, Géo, mars 2003 Les autorités brésiliennes évitent désormais de contacter les tribus isolées. Sydney Possuelo, grand défenseur des indigènes du Brésil, cherche à repérer l'une d'entre elles, pour mieux la protéger. Récit d'une découverte, la plus importante depuis quinze ans. Depuis sept jours, nous survolons la moitié de l'Etat d'Acre. Un territoire de 76 000 kilomètres carrés, huit fois et demie la superficie de la Corse. Un long serpentin d'eau brunâtre défile sous nos yeux. Il marque la frontière entre le Brésil et le Pérou. Dans la région du rio Purus, nous sommes à deux doigts de franchir les limites du territoire brésilien. Il faut éviter de descendre trop au sud, au risque de se retrouver du côté péruvien. Dans cette vallée de l'Ucayali, se dissimulent quelques-unes des plus grandes plantations de coca du monde. Fortement armés, les narcotrafiquants n'hésitent pas à tirer sur les avions qu'ils soupçonnent d'appartenir à la police. Sydney Possuelo a échappé de justesse à la mort. Deux jours plus tôt, son bimoteur flambant neuf, un Icelander offert l'année précédente par le gouvernement espagnol, s'est écrasé dans un champ, à la lisière d'une forêt, entre Rio Branco, la capitale de l'Etat, et la ville de Santa Rosa do Purus, à 160 kilomètres à l'ouest. Les deux moteurs à hélices ont successivement lâché. A cause d'une fuite d'huile. Heureusement, Sydney a pu s'extirper des décombres d'acier sain et sauf. Ce bourlingueur de 62 ans travaille pour le compte de la Funai (Fondation nationale de l'Indien), l'agence gouvernementale des Affaires indigènes, dont il a occupé le poste de président pendant deux ans. Cet organisme a détecté la présence d'au moins quarante-sept tribus vivant encore à l'âge de la pierre. Les Indiens fabriquent toujours du feu en frottant deux morceaux de bois, chassent à l'arc et à la sarbacane. Aujourd'hui, Sydney a pour mission de localiser ces hommes et ces femmes. De délimiter leur territoire pour empêcher l'arrivée des chasseurs et des bûcherons, des conquérants peu scrupuleux qui n'hésitent pas à décimer ces populations. Dans le zinc, Sydney Possuelo et son fidèle compagnon José Carlos Meirelles, autre grand protecteur des Indiens depuis trente ans, restent sur le qui-vive. Ils se souviennent d'avoir aperçu des malocas, les maisons communautaires des Indiens, lors d'un vol de reconnaissance, huit mois plus tôt. A l'époque, à court d'essence, ils avaient pu saisir dans leur objectif quatorze huttes sur deux sites distincts. Aujourd'hui, elles semblent difficiles à repérer sous le couvert végétal. «Soyez prêts pour les photos car nous ne survolerons les lieux qu'une seule fois, rappelle Sydney. "Je ne veux pas leur faire peur." Dans sa main, son unique instrument de travail: un GPS. De quoi enregistrer la position géographique des Indiens. Tout à coup, Sydney saute sur son siège. «Refais un tour, ordonne-t-il au pilote avec fébrilité. Maintenant, incline-toi et réduis la vitesse au maximum.» Le nez plaqué contre la porte de l'appareil, nous essayons d'entrevoir une maloca. Mais les frondaisons denses empêchent de discerner les étroites toitures de feuillages. L'avion descend à 100 mètres d'altitude. Trente-cinq maisons en forme de cocons surgissent en pleine lumière. Trois cents à cinq cents Indiens vivraient-ils ici ? Soudain : «Là, regarde, un homme. Il nous tire dessus avec son arc ...» En une fraction de seconde, deux mondes opposés se télescopent. Ou plutôt s'effleurent. Notre monomoteur est déjà loin. «Ça y est, soupire Sydney. J'ai positionné l'endroit.» Puis, le regard embué, il se tourne vers l'équipage et laisse tomber d'une voix solennelle : «On ne repassera plus.» Sur le chemin du retour, personne ne souffle mot dans la carlingue. Nous venons de survoler la plus importante tribu jamais découverte depuis quinze ans. «Ces Indiens appartiennent sans doute au groupe linguistique Pano», avance José Carlos Meirelles, qui a sillonné l'Etat d'Acre pendant neuf ans. Le doute subsistera encore de longs mois. Depuis 1987, la Funai recommande de ne pas entrer en contact avec les nouvelles tribus, alors que la politique précédente consistait à rencontrer systématiquement les peuples isolés. Sydney Possuelo a lui-même dirigé huit «premiers contacts». Parmi eux, les Zo'é, dans l'Etat du Parà, les Kanoê et les Akuntsu dans le Rondônia. «Qu'ont gagné les Indiens à nous connaître?" s'interroge Sydney. Ils ont perdu leur autonomie, leurs traditions et contracté des maladies. Une expérience traumatisante. Dans leur univers mental, rien n'explique en effet cette rencontre. Ni leur cosmogonie, ni leur mythologie, ni leurs valeurs. C'est une forme de génocide !» En règle générale, 50 % des membres du groupe décèdent dans les mois qui suivent la première rencontre. Le scénario peut se révéler plus catastrophique encore. En 1936, la population des Mebengokre (groupe kayapó) a chuté de 75 % six mois après leur découverte. Cette mortalité est due à l'introduction de virus, comme celui de la grippe, fatale pour les Indiens, et de nombreuses maladies tel le paludisme. Ces massacres involontaires ont la plupart du temps été commis par des ouvriers venus construire des routes, des forestiers, voire des ethnologues. Dès les années soixante-dix, certains des meilleurs spécialistes brésiliens, témoins de ces tragédies, refusaient de continuer les expéditions. Désormais, les hommes de la Funai interviennent seulement si la vie des Indiens est menacée par les chasseurs ou les forestiers attirés par le mahogany, le précieux acajou dont raffole l'Occident, par les pasteurs zélés de certaines Eglises évangélistes américaines, par les orpailleurs ou les narcotrafiquants. Tous ont déjà transformé l'existence de ces chasseurs-cueilleurs en les forçant à se déplacer sans cesse pour leur échapper. Les groupes non contactés de l'Ouest, qui ignorent les frontières, sont pris en étau entre des Péruviens en quête de pétrole qui les contraignent à remonter vers le nord, et des exploitants de bois ou de caoutchouc qui, côté brésilien, se rapprochent dangereusement de leurs zones d'habitation. «Chacun a peur de l'autre, reprend Sydney. Et souvent, ça tourne mal. Ici, un Blanc disparaît, là, le cadavre d'un Indien flotte dans les eaux du fleuve.» C'est à cause de trois meurtres similaires que les «sertanistas» (spécialistes du premier contact avec des tribus isolées) ont été contraints, en 1996, de rencontrer les Korubo, repérés en 1974. Après quatre mois et demi de navigation à bord du «Waika», un vieux rafiot aménagé, et de marche éprouvante dans la jungle, les explorateurs ont repéré dans la vallée du Javari, à l'extrême ouest du Brésil, des traces de présence humaine: des sarbacanes et des lances aux pointes acérées, piquées de dents de piranhas. Ils ont tracé un sentier entre le village et leur campement, puis déposé des cadeaux: machettes et ustensiles de cuisine en aluminium. L'équipe s'apprêtait à rebrousser chemin lorsqu'un bruit de feuillage a attiré son attention. Epaulés de quatre Indiens Matis, qui ont servi de traducteurs, les membres de l'expédition ont pendant cinq jours approché les Korubo, en échangeant des sons et des paroles. Puis ils se sont retirés. «Nous leur avons fait comprendre qu'il existait autour d'eux des milliards de Blancs, autant que les fourmis. Et qu'en aucun cas, ceux-ci n'avaient le droit de pénétrer dans leurs terres, explique Sydney Possuelo. En cas de problème, nous leur avons indiqué où ils pouvaient trouver de l'aide, au poste de surveillance, à l'entrée du territoire.» Les Indiens de la région du rio Purus survolés avec notre monomoteur vont, quant à eux, continuer à vivre coupés du monde. Les hommes de la Funai iront en mai prochain, dès la fin de l'interminable saison des pluies, omniprésente depuis octobre, tenter de délimiter le territoire des nouveaux indigènes. Pas question de s'approcher à moins de 15 kilomètres du village vu du ciel. Dans l'épais sous-bois de lianes, palmiers, racines géantes, les explorateurs traqueront les indices d'une activité indigène : des traces de pas ou de feu, une branche pliée en deux à 50 centimètres du sol... Les Indiens utilisent cette technique pour marquer leur passage. Ensuite, les aventuriers repartiront. «C'est parfois difficile d'être si près du but et de faire demi-tour, reconnaît l'ex-président de la Funai. Mais si nous les contactons, dans cinq ans, ils seront exterminés.» Possuelo, un homme combatif Sydney Possuelo vit aux côtés des Indiens depuis plus de quarante ans. A 17 ans, il rejoint les frères Villas Boas, trois explorateurs renommés de la forêt amazonienne, dont les récits d'aventure ont bercé son adolescence, Puis il quitte São Paulo, sa ville natale, et s'installe à Brasilia où il crée un département pour la défense des Indiens isolés. Sydney mène un combat sans relâche. Malgré les menaces de mort proférées à son encontre par les forestiers et les chercheurs d'or, il fait doubler, entre 1991 et 1993, la superficie des territoires attribués aux populations indigènes. En particulier, les terres des Yanomami, à la frontière du Venezuela. A 62 ans, il poursuit sa mission: repérer les tribus isolées pour mieux les préserver. En 2000, le magazine Time lui attribuait le titre de "héros de la planète". En 1993, le gouvernement décide de procéder à la délimitation de toutes les terres indiennes. Dix ans après, seuls les trois quarts des territoires indigènes, qui s'étendent sur 1.051.604 kilomètres carrés, soit plus de 12,35 % de la superficie du pays, ont été validés par le président de la République, le ministre de la Justice et le président de la Funai. La démarcation d'un territoire peut prendre des années. Pour la tribu des Korubo, l'affaire a duré sept ans: trois ans d'enquête et quatre ans de procédure administrative. Et cette reconnaissance n'a rien de définitif. Elle peut être annulée ou modifiée par d'autres décisions présidentielles. Au Brésil, les Indiens sont légalement considérés comme des mineurs et ne peuvent être propriétaires de leurs terres, contrairement au Pérou, par exemple. En signant, en juillet dernier, la Convention no 169 de l'Organisation internationale du travail des Nations unies, qui prévoit des mesures sur la reconnaissance et la protection des droits fonciers des Indiens, le pays semble avoir fait un pas en faveur des indigènes. Le nouveau président Lula a, de son côté, promis d'étudier le problème. Mais les frontières actuelles ne font pas tout. Sydney doit compter sur ses semblables pour protéger les Indiens. Installés près des rivières, uniques voies d'accès aux zones les plus reculées, des avant-postes de surveillance, composés de trois à six hommes, permettent de contrôler et de limiter les entrées. Sydney Possuelo dirige six fronts, un dans le Parà, le Mato Grosso, l'Acre, le Rondônia et deux en Amazonas. Mais les faibles effectifs ne permettent pas une protection des terres à cent pour cent. «Dans la vallée du Javari, déplore-t-il, l'un d'eux verrouille une région de la taille du Portugal. Or, nous ne sommes que vingt-trois hommes pour vingt-cinq mille indigènes!» Une poignée de bonnes volontés pour éviter aux Indiens inconnus le choc du monde moderne. AU CŒUR DE L'AMAZONIE Scott Wallace, National Geographic, août 2003 Au fin fond de la forêt brésilienne, Sydney Possuelo tente de protéger, sans les rencontrer, les Indiens Flecheiros, totalement coupés du monde extérieur. Franc-tireur de 63 ans au caractère parfois difficile, Sydney Possuelo est considéré comme l'un des derniers grands explorateurs de l'Amazonie et comme le plus grand spécialiste des dernières communautés d'Indiens du Brésil vivant encore dans l'isolement. Après deux semaines passées à descendre des fleuves en pirogue et vingt jours à se frayer un chemin à travers la jungle, il nous a conduits dans l'un des lieux les plus isolés et les moins explorés de la planète, près des sources de deux fleuves voisins, l'Itaquai et le Jutai. C'est la terre des mystérieux Flecheiros (ou Peuple de la flèche), une tribu indienne rarement aperçue mais redoutée pour sa dextérité à l'arc. Les Flecheiros lancent des flèches empoisonnées pour défendre leur territoire contre toute intrusion, puis se fondent dans la forêt. Soudain, Sydney s'arrête. Un arbuste fraîchement coupé, et encore retenu par un bout d'écorce, barre le chemin. En soi, ce barrage de fortune n'a pas de quoi stopper une petite quarantaine d'hommes armés, mais il est porteur d'un message — ou, plutôt, d'un avertissement que Sydney comprend immédiatement et qu'il prend très au sérieux. «C'est la langue universelle de la jungle, murmure-t-il. Cela veut dire que nous ne devons pas aller pas plus loin. Nous sommes sans doute trop près de leur village.» Pour Sydney, il n'est pas question d'insister. Par de grands signes de la main et sans dire un mot, il ordonne à la colonne de quitter le sentier et de s'engager dans l'épaisseur des sous-bois. Une demi-heure plus tard, après avoir pataugé dans une boue collante et nous être frayé un chemin à travers des branchages grouillant de fourmis carnivores, nous atteignons les berges abruptes d'une rivière aux eaux claires. Sydney s'arrête pour attendre le reste de la colonne. Les Flecheiros figurent parmi les dix-sept tribus répertoriées de l'Amazonie brésilienne avec lesquelles aucun contact n'a encore été établi. Cette partie de la forêt pluviale, baptisée «zone indigène de la vallée du Javari», pourrait abriter plus de 1350 Indiens ignorant tout du monde extérieur, peut-être la plus forte communauté de ce type au monde. La plupart descendent des survivants des massacres perpétrés par les Blancs au cours des siècles. Peu à peu, ils se sont repliés au cœur de la forêt, près des sources des fleuves, et ils continuent à fuir tout contact. Pourtant, les affrontements violents avec les colons ne comptent que pour une faible part dans la décimation des communautés indiennes. La majorité des morts a été provoquée par des épidémies, à commencer par le banal rhume, contre lequel les Indiens étaient dépourvus de défenses biologiques. L'un de nos éclaireurs, Ivan Arapa, appartient à la tribu des Matis, entrée en contact avec le monde extérieur il y a environ vingt-cinq ans. Ivan se rappelle encore les décès en chaîne survenus au lendemain des premières visites de représentants du gouvernement brésilien dans son village. «Tout le monde toussait, tout le monde mourait, et on ne savait pas pourquoi», raconte-t-il. De source officielle, plus de la moitié des 350 Matis vivant le long de l'Itui, dans la zone indigène du Javari, ont péri dans les mois qui ont suivi les premiers contacts. Des tragédies de ce type, Sydney Possuelo en a connu beaucoup depuis qu'il a accédé, il y a quarante ans, au titre de sertanista. Cette profession, exclusivement brésilienne, réunit en une seule et éclectique vocation les passions et les savoir-faire de divers spécialistes – broussard, ethnographe, aventurier, militant de la défense des Indiens... C'est la raison pour laquelle notre mission n'est pas d'établir un contact avec les Flecheiros, mais de recueillir des informations sur l'étendue de leur territoire afin de mieux le protéger. Lorsqu'un mois plus tôt nous avions traversé les misérables villages d'Indiens Kanamari, ces derniers nous avaient donné des informations vagues et contradictoires sur les Flecheiros, récits de troisième ou quatrième main traduits dans un portugais un peu hésitant. Ils parlaient d'Indiens qui auraient attaqué les équipes de bûcherons travaillant autrefois dans la région. Certains affirmaient que les Flecheiros étaient grands et musclés, avec de longs cheveux flottants sur les épaules. D'autres assuraient qu'ils se peignaient le visage et le corps en rouge et se coupaient les cheveux «au bol», à la manière de nombreuses autres tribus amazoniennes. Les Kanamari étaient tous d'accord sur un point: les Flecheiros sont dangereux - «indomptés», et mieux vaut se garder de pénétrer sur leurs terres, en amont du fleuve. «Nous n'allons jamais là-bas», m'a confié un Kanamari rencontré un après-midi alors qu'il remontait le rio aux eaux jaunâtres dans sa petite pirogue. «Il y a des Indios bravos (féroces). C'est leur territoire.» Sydney Possuelo aime à entendre ces récits. Lors de ses rencontres avec les Kanamari, il entretient à dessein l'image de férocité des Flecheiros. Des tribus isolées, prêtes à tuer les intrus pour défendre leurs terres — ou qui ont, du moins, cette réputation — constituent les protecteurs les plus efficaces de la forêt vierge. Parallèlement, leur isolement est le meilleur moyen de maintenir leur culture en vie, voire de survivre. Toute l'action de Sydney se situe dans cette interaction entre préservation de l'environnement et protection des tribus isolées. «En protégeant ces Indiens, on protège aussi des millions d'hectares de biodiversité», affirme-t-il. Ces derniers jours, nous avons trouvé des traces de Flecheiros un peu partout: des lames rudimentaires fichées dans des troncs d'arbres, des cabanes de branchages abandonnées, d'anciens sentiers envahis par la végétation. Tous ces signaux témoignent d'un peuple isolé, semi-nomade, vivant hors de portée de notre monde « civilisé », dans un passé quasi néolithique. Hier après-midi, nous nous sommes taillé un chemin à travers le sous-bois jusqu'à une clairière ensoleillée. Là, des huttes basses au toit en feuilles de palmier semblaient davantage avoir servi de demeures aux hobbits de Tolkien qu'à des humains adultes. Il s'agissait vraisemblablement d'un campement de pêcheurs abandonné. Deux mâchoires de tapir, avec toutes leurs dents, étaient suspendues à un arbuste: une sorte de totem, selon Sydney. Une cage de forme conique faite de branches plantées dans le sol se dressait non loin de là. À côté, un pot de terre cuite parfaitement rond et noir de suie était posé sur le sol. «Ces Indiens vivent pratiquement de la même manière que ceux qu'Amerigo Vespucci aurait pu rencontrer, il y a cinq cents ans, s'il avait remonté l'Amazone, me dit Sydney avec une pointe d'admiration dans la voix. Ils vivent de chasse, de pêche et de cueillette.» La plupart des traces que nous avons trouvées datent de plusieurs jours ou semaines, voire de plusieurs mois - elles sont assez anciennes pour garantir une distance de sécurité entre les Flecheiros et nous. En explorateur expérimenté, Sydney sait repérer ces indices et les dater sur-le-champ. Il pense que le camp de pêcheurs a été installé pendant la dernière saison sèche, lorsque les eaux des crues se sont retirées de la forêt et qu'animaux et humains sont retournés vers les grands affluents de l'Amazone en quête d'eau et de nourriture. Peu après notre départ du camp, nos éclaireurs sont tombés sur des indices plus récents du passage de Flecheiros: une liane enroulée sur elle-même, une canne à sucre jetée après avoir été mastiquée. «Ils datent d'aujourd'hui!» a murmuré Ivan Arapa. Un peu plus loin, nous avons découvert dans la boue des traces de pas toutes fraîches. Sydney, ayant lu les empreintes - une forte pression de la pointe du pied, a déclaré: « Cet homme nous a vus et s'est enfui en courant.» Il a levé la main pour obtenir le silence et a demandé que le contact visuel soit maintenu tout au long de la colonne, étirée dans la forêt. Pour la première fois depuis notre départ, Sydney portait son pistolet à la ceinture. Quelques minutes plus tard, nos éclaireurs ont aperçu deux Indiens nus qui traversaient précipitamment une rivière sur un tronc d'arbre et disparaissaient de l'autre côté. Sydney a tenté de les rassurer sur nos intentions en criant dans leur direction : "Eho ! Eho!». Seul le cri d'un piha lui a répondu. Le soir même, autre première: Sydney a posté des sentinelles pour monter la garde pendant que nous tentions de dormir d'un mauvais sommeil dans nos hamacs, tout en prêtant l'oreille, par-delà le chœur assourdissant des grenouilles, au moindre craquement de brindille, à tout froissement de feuille qui signalerait l'approche des Flecheiros. Et le lendemain matin, au moment de lever le camp, Sydney a ordonné à ses hommes de laisser derrière eux une machette et un couteau en guise d'offrandes de paix. Croit-il que les Flecheiros nous imiteront en se livrant à une fouille systématique de notre camp? «Vous pouvez en être sûr!», m'a-t-il répondu. Et que peuvent-ils bien penser de nous? Il m'a regardé droit dans les yeux et m'a donné une réponse où perçait un mauvais pressentiment: «J'imagine qu'ils pensent que leurs ennemis sont arrivés.» Après avoir bifurqué devant l'étrange barrage installé par les Flecheiros, les hommes atteignent la berge de la rivière, titubant sous le poids de leurs sacs à dos bourrés de provisions, et se laissent tomber sur le sol détrempé. Notre troupe se compose d'une douzaine d'Indiens Matis, de six Kanamari et de deux Marubo, le reste étant, pour l'essentiel, des broussards non indiens. Nous étanchons notre soif à la rivière. Mais Sydney commence à s'inquiéter: il compte ses hommes et s'aperçoit que deux porteurs kanamari manquent à l'appel. Les rires laissent place à un silence tendu. Sydney va et vient, en jetant de temps à autre un œil angoissé à sa montre. «Bon sang!, s'écrie-t-il. Ces gars nous retardent ! C'est une absence totale de discipline!» Sydney dépêche six Matis à la recherche des traînards. Un peu plus tard, ne voyant personne revenir, une terreur muette nous gagne. Nos compagnons ont-ils été capturés, ou peut-être même tués, par les Flecheiros? Ce n'est certainement pas la première fois de sa carrière que Sydney affronte une situation où des vies sont en jeu. Un jour, il a été retenu en otage par des guerriers kayapo. Une autre fois, il s'est fait tirer dessus par des colons blancs qui voulaient envahir des terres indiennes. Il a eu trente-huit crises de paludisme et a reçu presque autant de menaces de mort. Au début des années 1990, alors qu'il était président de la Funai – la Fondation nationale de l'Indien, créée par le gouvernement brésilien et en charge des questions indigènes -, Sydney a voulu transformer en réserve le territoire des Indiens Yanomami, près de la frontière avec le Venezuela. Il a alors dû faire face aux menaces de l'armée, à l'hostilité d'une bonne partie de la classe politique et à la violence des chercheurs d'or. Il y a quelques années, il a organisé le sauvetage par hélicoptère des vingt-deux hommes d'une expédition de la Funai cernée par des Indiens hostiles, près de la frontière péruvienne. Pour notre expédition, il a pris toutes les précautions en recrutant un contingent bien armé, tout en le soumettant à des ordres très stricts: même en cas d'attaque, seuls les tirs de semonce en l'air sont autorisés. Dès ma première rencontre avec Sydney, j'ai admiré son infatigable énergie. Le photographe Nicolas Reynard et moi-même l'avions rejoint à bord du Waika, le premier des quatre vieux bateaux à vapeur qui allaient nous conduire jusqu'au bassin supérieur de l'Itaquai. Il hurlait des ordres à son équipage et, l'instant suivant, répondait à mes questions avec la plus grande gentillesse. Le premier soir, il m'a expliqué que nous allions devoir marcher près d'un mois en plein cœur d'un territoire inconnu. Ensuite, il nous faudrait construire nos propres pirogues en évidant des troncs d'arbres pour redescendre le Jutai et retrouver notre monde. Notre itinéraire devait nous conduire à travers l'extrême sud de la réserve du Javari, vaste région sauvage classée zone protégée par la Funai en 1996, après que des agents du gouvernement commandés par Sydney en avaient expulsé tous les colons et les bûcherons non indiens. Sur cet immense territoire de forêts gorgées d'eau, de marais et de rivières infestées d'alligators, sans une seule route, vivent aujourd'hui, en groupes disséminés, à peine 3 900 Indiens. Les archéologues estiment que des millions d'indigènes occupaient l'Amazonie brésilienne au début du XVIè siècle. À l'heure actuelle, le Brésil tout entier n'abrite que quelque 350 000 Indiens, en comptant les groupes isolés tels que les Flecheiros, dont le nombre reste incertain. Même Sydney ignore quelle langue parlent les Flecheiros, à quelle ethnie ils se rattachent et quel nom ils se donnent à eux-mêmes. «Nous n'avons pas besoin de savoir cela pour les protéger», affirme-t-il. Et, de toute façon, il serait impossible d'obtenir ces informations sans les exposer à des maladies mortelles ou aux tentations de notre civilisation, qui auraient tôt fait d'anéantir leurs traditions. «Une fois que le contact est établi, le processus de destruction de leur univers est enclenché.» Sydney n'a pas toujours tenu le même discours. Comme d'autres sertanistas, entrer en contact avec des «sauvages» lui procurait la plus grande excitation. La réputation professionnelle d'un agent de la Funai se fondait principalement sur le nombre de «premiers contacts» établis. Sydney en a inscrit sept à son actif à partir des années 1970 mais, en rompant l'isolement de ces tribus, il a progressivement perdu ses illusions. Les Indiens ont commencé à faire leur apparition dans ces lieux de perdition que sont les postes frontières et les villes amazoniennes. Ils se sont mis à boire et ont perdu leur identité. Pour satisfaire les besoins et les envies créés par la découverte de la société blanche - vêtements, médicaments ou biens de consommation -, ils ont commencé à vendre du bois, dépouillant par là même leur territoire de ses richesses. Sydney a fini par considérer les contacts comme une menace mortelle pour des sociétés indigènes jadis fières de leurs traditions. «La curiosité que j'éprouvais autrefois pour ces tribus inconnues est devenue secondaire par rapport à l'impératif absolu de les protéger.» Son dernier contact avec une tribu isolée, en 1996, l'a mis en présence d'un groupe de Korubo, également à l'intérieur de la zone indigène du Javari. Toutefois, précise-t-il, s'il a pris cette initiative, c'est uniquement pour préserver les Korubo des conflits de plus en plus violents qui les opposaient aux bûcherons. Cette ligne de conduite lui a valu beaucoup d'ennemis, à commencer par les missionnaires qui, raconte-t-il, l'ont accusé de se faire passer pour Dieu auprès des Indiens, les empêchant ainsi de recevoir la bonne parole et les détournant du chemin de la vie éternelle. Mais revenons à notre expédition. Cette fois, ce sont nos propres vies qui sont menacées. Sydney dépêche une deuxième équipe, une douzaine d'éclaireurs armés jusqu'aux dents, à la recherche des deux porteurs Kanamari. L'un des éclaireurs revient bientôt avec des nouvelles alarmantes. Les traces de nos compagnons indiquent qu'ils ont franchi le «barrage», l'arbuste placé par les Flecheiros en travers du chemin. Ils ont poursuivi jusqu'au bout d'un sentier qui traverse un grand champ de manioc et de plantain, et débouche sur une clairière occupée par un véritable village d'environ quatorze huttes. Les Flecheiros eux-mêmes se sont évanouis dans la forêt, laissant derrière eux des monceaux impressionnants de viande fumée - singe, tapir et tortue - et des feux de camp encore fumants. «C'est leur façon de se défendre: ils se dispersent», précise gravement Sydney. Les Flecheiros ont sans doute été surpris alors qu'ils préparaient un festin, explique l'éclaireur. Avec son groupe, il a trouvé au centre du village plusieurs masques cérémoniels faits de longues lanières d'écorce, des récipients de céramique remplis d'urucù, un pigment rouge utilisé pour se peindre le visage et le corps, et deux grands pots de terre cuite remplis de curare, le poison dont ils enduisent l'extrémité de leurs flèches. Plus inquiétant encore, ils ont emporté toutes leurs armes avec eux, à l'exception de la pointe acérée d'une flèche de bambou et d'une sarbacane à l'extrémité brisée, que l'éclaireur brandit maintenant devant nous. Nous apprenons ainsi que les Flecheiros possèdent d'autres armes que des arcs et des flèches. Enfin, pour comble d'angoisse, les empreintes de pas des deux Kanamari disparaissent tout à coup de l'autre côté du village. Ivan Arapa nous montre, en se couvrant la bouche d'une main et en s'enroulant de l'autre une liane imaginaire autour du cou, comment les Flecheiros ont peut-être bondi sur nos compagnons par derrière, les ont bâillonnés et soulevés de terre avant de les emporter dans les sous-bois. Enfin, tous les éclaireurs reviennent - sauf les deux porteurs Kanamari - et l'un d'eux nous dit avoir vu des traces correspondant aux espadrilles à semelle de caoutchouc des disparus. Ces traces indiquaient qu'ils fuyaient à grandes enjambées, pris de panique. Sydney ordonne alors à Soldado, son éclaireur le plus expérimenté, de les rattraper et, si nécessaire, de tirer en l'air pour signaler sa présence. Une heure plus tard, Soldado et les deux Kanamari apparaissent à la lisière de la clairière où nous nous apprêtons à camper. Les Kanamari baissent la tête d'un air penaud sous les réprimandes de Sydney qui, à l'évidence, est plus soulagé que furieux. Ils lui expliquent finalement que les Flecheiros pourraient bien être de lointains cousins ayant quitté depuis plusieurs décennies les principaux établissements de leur tribu le long du fleuve. lis reconnaissent avoir désobéi aux ordres et s'être aventurés dans la forêt pour satisfaire leur curiosité, mais la peur s'est emparée d'eux quand ils ont pénétré dans le village. Ils ont alors fui à toutes jambes, d'autant que des hommes semblaient s'être lancés à leurs trousses. Ce n'est que lorsqu'ils ont entendu les coups de feu de Soldado qu'ils ont enfin compris qu'ils n'étaient pas pourchassés par les Flecheiros. Sydney saisit cette occasion pour réunir solennellement ses hommes autour d'un feu de camp et leur rappeler le but de l'expédition. «J'ai envie de dire à nos deux amis kanamari : "Vous êtes nés une seconde fois aujourd'hui, car les Flecheiros auraient pu vous tuer." N'oubliez pas que nous ne sommes pas ici pour les rencontrer, mais pour savoir s'ils utilisent ce territoire.» Il rappelle ensuite que l'incursion dans le village est une violation flagrante du code de conduite, qui consiste à éviter tout contact. Néanmoins, il est visiblement transporté de joie par les informations que cette désobéissance lui a permis de recueillir. «Le village montre que les Flecheiros paraissent prospères», explique-t-il dans un portugais simple, en détachant bien ses mots pour être mieux compris. «Ils chassent, ils pêchent, ils récoltent. Ils doivent être en très bonne santé. Les bébés doivent être dodus, les mères ont probablement beaucoup de lait. Ils organisent des fêtes. Ils sont heureux.» Après la disparition des dernières lueurs du jour, des papillons luminescents volettent dans les arbres au-dessus de nos têtes et les grenouilles entament leur chœur nocturne. «Notre action est belle parce que les Flecheiros ne savent même pas que nous sommes ici pour les aider, résume Sydney. Nous devons respecter leur mode de vie, et la meilleure chose que nous puissions faire est de les laisser tranquilles.» Sydney Possuelo marque une pause, fixant le brasier. «Maintenant, nous allons poursuivre notre travail et notre voyage, et nous allons tous sortir de là sains et saufs.» premier article

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